annales du bac 2004 ,dictée a corriger

Publié le par Little Némo

jusque la tout vas bien..

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Vu d'assez haut, l'évolution de l' humanité depuis la préhistoire laisse apparaître trois courbes particulièrement remarquables. Nous les appellerons pour choisir les termes les plus simples — courbe de la nature humaine ; courbe des institutions ; courbe de la technique.

La nature humaine, c'est la nature humaine individuelle ; c'est l'homme moyen, avec ses tendances, ses aptitudes, le mécanisme de ses réactions innées, Certes, en fait, à cette nature que I 'homme apporte en naissant se superpose toujours une seconde nature, qui est le fruit du dressage et de l'éducation ; ainsi qu'une mentalité, c'est-à-dire un ensemble d'idées, de partis pris, de préjugés, qui peut modifier beaucoup les réactions instinctives et les dictées du caractère premier. Mais l'on sait aujourd'hui que ni l'éducation ni la mentalité ne sont héréditaires donc qu'elles ne s'incorporent point à la nature de l'homme individuel. L'une et l'autre, en réalité, relève plutôt du domaine des institutions.

Le mot d'institution doit être pris en un sens très large. Il s'agit en somme de ce que tous les hommes en société inventent pour organiser et perpétuer leur vie collective, pour y adapter l'individu ; et de tout ce climat moral et intellectuel que la société crée autour de l'homme et qui s'appelle culture. Dans les institutions, nous faisons donc rentrer non seulement les lois, les structures politiques, les arrangements divers, juridiques ou économiques, qui règlent les rapports des hommes entre eux et ceux des peuples ; mais aussi les moeurs, et dominant le tout, les religions et les créations supérieures de l'esprit, comme la philosophie, la littérature, l'art et la science, dans la mesure où la science ne se tourne pas vers les applications pratiques. Il est aisé de voir que l'éducation et la mentalité sont un produit direct des institutions ainsi entendu.

Enfin la technique n'a guère besoin d'étre définie. C'est tout ce que I' homme en société a inventé au cours des âges pour améliorer les conditions matérielles de sa vie et augmenter son pouvoir sur la nature extérieure, depuis les silex éclatés de l'homme des cavernes jusqu'à l'avion actuel et aux dispositifs de commande mécanique à distance. La courbe de la technique serait même mieux appelée courbe du pouvoir (de l'homme sur la nature). Car philosophiquement il est facile de contester que, dans le passé, un progrès de la technique est chaque fois comporté une amélioration réelle de la condition humaine, et un accroissement du bonheur. Mais chaque fois, et sans doute aucun, il a entraîné une augmentation du pouvoir.

Or depuis les âges les plus lointains que peut atteindre l'histoire et reconstituer la préhistoire, jusque vers le milieu du XVIII siècle, ces trois courbes avaient cheminé d'un pas analogue, et sans s'écarter beaucoup l'une de l'autre. A vrai dire, la courbe de la nature humaine - au sens strict du mot : nature humaine - s'est presque réduite à une ligne droite horizontale, à un pallier indéfini. Du moins depuis quarante ou cinquante milliers d'années, c'est-à-dire depuis l'époque où une comparaison avec les deux autres courbes prend une ébauche de signification. Il est hautement probable que l'homme de Cro-Magnon nous ressemblait comme un frère, même au point de vue psychologique. Il avait les mêmes aptitudes cérébrales, les mêmes mécanismes de réactions émotionnelles, les mêmes possibilités de freinage volontaire. Placé dés sa naissance dans un milieu social identique au nôtre, l'homme de Cro-Magnon donnerait à vingt ans un adulte indicernable du contemporain moyen. Tout au plus s'en distinguerait-il en se classant probablement un peu au-dessus de la moyenne ; car pour produire nos souches actuelles il s'est certainement mélangé à des types humains moins doués. Bref, de sa nature à la nôtre, il n'y a pas eu de changement appréciable...

C'est une courbe du même aspect qui correspond aux institutions. Plus nettement ascendante, à coût sûr. Si septique que l'on se flatte d'être à l'égard des progrès de la société, l'on est bien obligé de reconnaître — sauf si l'on est de mauvaise foi — qu'au total, et avec toutes sortes de régressions locales ou temporaires (le lieu était parfois très vaste, et le temps très long ) il s'est produit au cours des millénaires une amélioration des systèmes politiques, des lois, des moeurs, mère des relations entre peuples, en même temps qu'un enrichissement et approfondissement de la culture, C'est même par ce détour que la nature humaine individuelle a été atteinte, est entraînée tant soit peu dans le sens d'un progrès. Jusqu'au milieu du XVIIIème siècle, la courbe de la technique a été, elle aussi, très lentement ascendante, avec de larges paliers, et des descentes, qui correspondait en général à un recul des institutions, provoqué par quelque catastrophe historique. Mais à partir de cette date elle prend une allure entièrement différente. Elle s'écarte de plus en plus des deux autres. Elle commence une ascension qui est tout de suite rapide, mais qui,chaque quart de siècle, acquiere une accélération plus grande. Tant que le pouvoir conféré par la technique â l'homme ne grandissait pas plus vite que la force des institutions civilisatrices et que leur contrôle sur les impulsions violentes de l'individu et des masses — cet accroissement restant d'ailleurs très lent des deux côtés — les catastrophes, tout en variant de gravité et d'ampleur suivant les circonstances, se tenaient autour d'une certaine valeur moyenne, et n'avaient jamais franchi certaines limites. Ainsi la guerre de Trente Ans n'avait pas été plus désastreuse que la guerre de Cent Ans ; ni celle-ci plus que la crise qui avait liquidé l'empire carrolingien. Et cette crise elle-même avait moins détruit que n'avait fait la chute de l'empire romain d'Occident.

Mais au moment où la courbe du pouvoir commençait son ascension vertigineuse, il eut fallu que les autres courbes connussent une ascension analogue ; c'est-à-dire que le perfectionnement de la nature humaine et celui de l'organisation politique de l'humanité marchassent aussi vite. Il n'en a rien été. L'humanité s'est trouvé dans la situation d'un enfant qui à l'âge de cinq ans et un mois recevrait soudain, avec entière liberté d'en disposer suivant ses caprices, des revolvers, des bombes, un baril de poudre, un tonneau d'acide sulfurique, sans oublier une collection de poignard, et toute la variété possible d'allumettes, de briquets, et d'instruments à perforer. [...]

Si le mouvement des trois courbes reste de même allure, c'est-à-dire si leur écart continue à croître de la même façon vertigineuse, il me paraît impossible d'échapper aux conclusions suivantes ;

1) Le même jeu de forces qui jusqu'ici a provoqué les catastrophes n'a aucune raison de n'en pas produire de nouvelles (par des combinaisons peut-être imprévisibles, donc impossibles à déjouer d'avance. Autrement dit, éliminer par exemple l'impérialisme, éliminer le socialisme totalitaire, ne nous garantit nullement qu'un nouveau fléaux quelconque ne surgira pas), Et il n'y a aucune raison pour que le retour de ce phénomène tarde longtemps.

2) Une nouvelle catastrophe sera nécessairement beaucoup plus grave que la dernière. Elle présentera le pouvoir de destruction de celle-ci plusieurs fois multiplié — d'autant plus de fois multiplié que l'intervalle entre les deux catastrophes aura été plus long (donc, en fin de compte, rallongement du délai sera sans profit pour l'humanité).

3) Le seul motif de croire que cette série de catastrophe en progression géométrique ne durerapas très longtemps est qu'il suffira probablement d'une, ou au plus de deux encore, pour que la civilisation disparaisse (et que les trois courbes reviennent à leurs positions de la préhistoire).

Jules ROMAINS, Le problème numéro 1 , Éditions PLON,

NB : Ni la ponctuation, ni l'orthographe des noms propres ne sont à corriger.

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